• La science-fiction, c'est de la fantasy réaliste

    [À l'occasion de la sortie de Station : La chute, Al Robertson, son auteur, a eu la gentillesse de nous proposer de traduire lui-même des posts de blogs qu'il avait pu faire lors de la sortie de la version originale du roman. Vous allez donc les retrouver sur le blog de Lunes d'encre dans les semaines à venir. Voici déjà le premier. Un grand merci Al !]

     

     

    Station: La Chute est un livre de science-fiction. Mais quand j'ai commencé à l'écrire, je pensais que je travaillais sur un roman de fantasy. Et maintenant que je l'ai fini, je le considère comme une fiction réaliste. Ce qui fait beaucoup de contradictions ! Mais je pense que ces trois genres fonctionnent plutôt bien ensemble, même si – à première vue – ils racontent des histoires très différentes de différentes façons.

    Donc, tout d'abord, qu'est-ce qui fait de Station: La Chute un livre de science-fiction ? Eh bien, il se passe sept cents ans dans le futur, son intrigue est essentiellement située sur une station spatiale géante en orbite autour de la Terre, beaucoup de ses personnages sont des intelligences artificielles d'une sorte ou d'une autre et tout le monde vit à l’intérieur d’une réalité augmentée omniprésente : la Trame. Oh ! et ses deux personnages principaux sont l'enquêteur/guerrier de l'espace Jack Forster et son acolyte, Hugo Fist, une IA de combat qui se manifeste sous la forme d’une marionnette virtuelle de ventriloque.

    Mais situer un livre dans un lointain futur ne suffit pas à en faire un livre de SF. Pour moi, la science-fiction existe pour réfléchir à l'impact social et personnel que peuvent avoir les nouvelles technologies. Elle regarde notre présent d’un point de vue futur. C'est vraiment ce que je voulais faire avec Station: La Chute : réfléchir à ce que notre immersion profonde dans les nouveaux médias, des marques de plus en plus envahissantes et le développement de nos propres intelligences artificielles pourraient signifier pour nous tous.

    Réfléchir à toutes ces choses m'a permis de réaliser qu’il devient de plus en plus facile de vivre dans des versions fantasmées du monde réel. Les médias en ligne modifient soigneusement le contenu que nous voyons, créant des bulles filtrantes toujours plus fermées pour chacun d’entre nous. Les entreprises commerciales font la même chose, nous cernant avec un marketing qui ne vise qu’à nous flatter, nous et nous seul. Le web lui-même est une hallucination consensuelle, un vaste monde de fantasy devenu réel parce que nous sommes tous d'accord pour penser qu'il devrait l'être.

    Quand  j'ai commencé à tracer l’intrigue de Station: La Chute, j'ai beaucoup pensé à tous ces fantasmes. Je me suis d’abord demandé comment les fondamentaux de la fantasy – les dieux se mêlant des affaires humaines, les auxiliaires magiques, les nouvelles races bizarres, etc. – pourraient être utilisés pour en parler. De manière assez surprenante, j’ai pu les projeter facilement dans un univers de science-fiction.

    Les dieux de la fantasy sont devenus les entités corporatives qui nous entourent. Ce sont des créatures d'un grand pouvoir qui surplombent notre société, créent nos aspirations et définissent la forme même de notre vie quotidienne. Les auxiliaires magiques sont devenus les outils technologiques qui nous aident à gérer le monde virtuel. Et les nouvelles races bizarres sont devenues les personnes que nous rencontrons en ligne – de nouvelles tribus nous apparaissant souvent comme totalement étrangères, nous obligeant à nous familiariser avec de nouveaux us et coutumes.

    J'ai versé tous ces ingrédients dans le monde de Station: La Chute. Jack et Fist vivent dans un monde dominé par les entreprises dotées d’intelligence du Panthéon – elles se manifestent et sont adorées comme des dieux. Fist est le familier de Jack, lui conférant un pouvoir occulte sur les technologies qui l'entourent. Et Jack et Fist sont aidés par les IA rebelles de la Totalité, une nouvelle race venue des confins  du Système solaire.

    J'ai donc fini par penser à Station: La Chute comme à un roman de fantasy autant que comme à un roman de science-fiction. C'est l'histoire d'une quête : celle d’un homme qui cherche à savoir pourquoi les dieux le persécutent et agit en conséquence, tout en rétablissant, au passage, la justice dans une contrée brisée.

    Voilà donc pourquoi  Station: La Chute est à la fois un roman de science-fiction et un roman de fantasy. Mais une histoire réaliste? Compte tenu de ce qui s’y passe, ça semble – c’est le moins qu’on puisse dire ! – un peu exagéré. Mais presque tout ce qui s'y passe prend ses racines dans l'expérience vécue de la vie moderne. C'est réaliste, non pas parce que c'est littéralement vrai, mais parce que c'est un miroir tendu à la modernité.

    Et, pensez-y, vous pourriez très bien dire que pratiquement toutes les histoires jamais écrites – peu importe qu’elles soient outrageusement inventives ou complètement folles – sont en fait entièrement réalistes. C'est parce qu’elles découlent de l'expérience du monde vécue par son auteur. C’est pourquoi, quelle que soit la façon dont l’intrigue évolue, il y aura toujours, au départ, quelqu'un qui est assis quelque part dans la réalité que nous partageons tous, en train de regarder autour de lui et de se demander quelles choses intéressantes il pourrait raconter sur ce qui l’entoure.

    En bref, qui que nous soyons par ailleurs, au fond, nous sommes toujours, avant tout, des réalistes !

    (Publié pour la première fois sur Scifinow, avec leur aimable autorisation : https://www.scifinow.co.uk/interviews/al-robertson-crashing-heaven-is-realist-sci-fi-fantasy/)


  • Commentaires

    1
    Vendredi 19 Janvier à 22:53

    C'est qu'il le vend plutôt bien son bouquin cet auteur ! Je ne suis pas très fan de réalité virtuelle, c'est pour cela que j'attendrai avant une possible lecture, je verrai selon les avis futurs, mais tout cela commence à m'intriguer.
    Une question : Station est une trilogie, ce premier roman peut-il se lire de manière complètement indépendante ?

    "Pour moi, la science-fiction existe pour réfléchir à l'impact social et personnel que peuvent avoir les nouvelles technologies. Elle regarde notre présent d’un point de vue futur. "
    Sa vision de la SF me correspond tout à fait.

    C'est très sympathique ces petits suppléments autour du livre, j'espère que cela continuera pour les autres romans de la collection.

      • Lundi 22 Janvier à 11:08

        Le roman peut se lire de manière complètement indépendante, oui.
        Quant à proposer d'autres suppléments, j'aimerais bien, oui. Mais là, Al Robertson a gentiment proposé de traduire lui-même les textes, et heureusement car 1. vous ne voulez pas lire un texte traduit par mes soins et 2. je n'ai absolument pas le temps...

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